À NOS LECTEURS ET AMIS

 

Il n’y pas si longtemps, à l’occasion de son 30numéro, Contre-jour renouvelait son engagement à interroger, sous forme de revue, « ce perpétuel informulé qu’on appelle littérature. » Cet engagement prend aujourd’hui fin dans la mesure où Contre-jour ne sera plus une revue, mais devient une collection aux éditions Nota bene. La parution du numéro 48, Soif de romanesque, viendra ainsi clore le premier chapitre du projet qui était et est encore le nôtre, comme celui de tous ceux et celles qui y ont contribué.

Contre-jour a fait du chemin depuis son premier numéro, il y a dix-sept ans. Quel sens prend sa longue aventure ? Chaque collaborateur, chaque lecteur peut ici énoncer une réponse avisée : il n’y a pas de revue qui ne soit une œuvre commune. Mais en ce qui nous concerne, ce sens paraît s’élucider, du moins en partie, dans le fait que la littérature est à nos yeux intacte : sa puissance de fascination pour nous est la même, elle tient nos cœurs dans une exploration qui, nous le croyons toujours, rapproche du monde. Voilà à quoi Contre-jour a peut-être servi : entretenir la littérature à la manière du jardinier, pour qu’elle exerce son privilège fondamental, celui d’être et de ne dire que cela, « je suis », pour paraphraser Blanchot. Chaque numéro de la revue tendait à reformuler ce vœu de fidélité à une littérature souveraine.

Et c’est à l’enseigne de ce vœu que la collection « Contre-jour » vivra. La pensée et l’imagination y auront pour levier l’essai littéraire. Elles s’exprimeront dans des dossiers thématiques où diverses voix, familières ou nouvelles, seront entendues, histoire de poursuivre la conversation que nous menons tous ensemble depuis plusieurs années.

 

Le comité de rédaction

Numéro 47: David Foster Wallace, l’écrivain à la foire

 

 

« Pour pouvoir énoncer un diagnostic sur l’époque, écrivait le philosophe Peter Sloterdijk, il faut accepter d’être intoxiqué par elle.» Quiconque entre dans les œuvres de David Foster Wallace ne peut qu’être frappé par l’éventail de poisons contemporains dont elles font l’expérience. Des films de David Lynch à la «Sci-Fi Porn» de Terminator 2, des épiphanies religieuses offertes par le jeu tennistique de Roger Federer aux phrases médiocres de la biographie de Tracy Austin, du salon annuel de l’industrie du sexe à la foire redneck de l’État de l’Illinois, de la fatigue des ironistes en littérature à la misère des lecteurs qui n’arrivent plus à ressentir Dostoïevsky: tout, ou presque, semble aux yeux de Wallace suffisamment venimeux pour provoquer cette fièvre prolongée de la pensée, dont l’essai, comme forme, prend allègrement la mesure. En présence d’une telle œuvre, sorte d’exposition universelle des curiosités de la fin du dernier siècle, le lecteur est appelé à se laisser lui-même corrompre par l’esprit qui y règne. Entrons donc sans répugnance dans la foire culturelle, à la suite d’un écrivain qui se méfiait tout autant des tentations de pureté ironique — je ne me confonds pas avec ça — que des invitations à se laisser dissoudre dans l’odeur de friture, jusqu’à l’indigestion.

AVEC DES TEXTES DE
Jean-François Bourgeault, Laurence Côté-Fournier, Hugo Beauchemin-Lachapelle, Georges Desmeules, Olivier Parenteau, Gilles Dupuis, Eugène Cru, Patrick Poulin, Raphaël Arteau McNeil, Simon Brousseau

ŒUVRES VISUELLES
• Josiane Lanthier

FICTION, POÉSIE, ESSAI
• Pierre Nepveu
• Antonin Mireault-Plante

NOTES DE LECTURE
• David Dorais lit Louise Warren
• Jean-Claude Brochu lit Paul Chanel Malenfant et Micheline Morisset

Félicitations à Gabrielle Giasson-Dulude, première lauréate du Prix Contre-jour de l’essai littéraire!

Nous sommes très heureux de vous annoncer que Gabrielle Giasson-Dulude a remporté le premier Prix Contre-jour de l’essai littéraire!

Ce prix a été créé par notre revue dans le but de donner une visibilité nouvelle à ce genre florissant qu’est l’essai littéraire au Québec et d’encourager de nouvelles voix à le moduler.

Cette première édition du prix n’aurait pas été possible sans la générosité de notre jury indépendant, que nous remercions chaleureusement. Laurence Côté-Fournier, Vincent Lambert et Guillaume Ménard ont non seulement donné de leur temps, mais ont surtout participé à dessiner les contours de ce prix en acceptant le périlleux défi de choisir ses premiers finalistes et sa première lauréate. Nous reproduisons ici leur fine analyse des Chants du mime et nous espérons que vous lirez bientôt ce très beau texte:

« Les chants du mime possèdent une voix humble, patiemment attentive à la singularité de l’œuvre d’Étienne Ducroux, dont le parcours nous montre les ramifications historiques, politiques et esthétiques de l’art du mime. Cette apparente humilité, pourtant, ne diminue pas l’ambition de ce projet faisant honneur à l’idée même de l’« essai ». La quête de Giasson-Dulude, celle de rendre sensible par les mots une expérience qui réside tout entière dans le mouvement silencieux du corps, se construit en effet autour de la difficulté de mettre en relation des formes aux langages opposés. Néanmoins, l’auteure, à coup de fragments et de reprises, de réflexions philosophiques et d’esquisses poétiques, sait user de toutes les ressources de l’écriture pour dévoiler la beauté et la puissance insoupçonnées de cet art. Gabrielle Giasson-Dulude a créé une forme unique pour rendre hommage au mime et, ce faisant, offre un essai éblouissant, véritable éthique de l’attention au monde.»

28 février 2018: Lancement des numéros 43 et 44 de Contre-jour

 

Afin de célébrer la sortie de notre nouveau numéro, dédié à l’oeuvre de Benoit Jutras, nous vous convions à un lancement festif, qui sera aussi l’occasion d’un retour sur notre dernier opus de 2017, «Les îlots de la pensée», numéro concocté par Sara Danièle Michaud.

Au plaisir de vous y croiser! Lectures et vin seront au programme.

Date: 28 février 2018, de 18h à 20h

Lieu: Librairie Le Port de tête, 262 av. Mont-Royal Ouest, H2T 1P5

Le prix Contre-jour de l’essai littéraire

 

La littérature québécoise actuelle vit quelque chose qui ressemble à un âge d’or. Oui, les librairies indépendantes ferment les unes après les autres, oui, les éditeurs ont une difficulté du diable à joindre les deux bouts, mais il faut malgré tout reconnaître la surprenante multiplicité d’œuvres importantes en cours et la stabilité relative d’un lectorat de plus en plus diversifié qui réussit à trouver ici et là l’histoire ou le poème qui donneront forme et voix à sa vie intime. Dans son dernier livre, Exercices d’amitié, Yvon Rivard salue cette pléthore de voix qui l’accompagnent et qui rendent le monde moins vide de sens et de substance. Ce livre donne une image assez juste de la situation, au-delà des problèmes que rencontrent toutes les littératures.

Cette étonnante vitalité de la littérature québécoise contemporaine touche aussi l’univers de l’essai littéraire, véritable richesse nationale, d’Arthur Buies à Jacques Brault en passant par Pierre Vadeboncœur. Mais ce genre méconnu dans lequel le Québec brille d’un intense éclat, au croisement des traditions européennes et américaines, demeure néanmoins cantonné à un espace très restreint pour plusieurs raisons. D’abord, par la confusion que crée le grand fourre-tout dans lequel on range le genre de l’essai en général (on se souvient du prix de l’essai, amalgamé au livre pratique, du Salon du livre de Montréal 2013 remporté par Ricardo et sa Mijoteuse).

Ensuite, parce qu’on met sur le même pied que l’essai littéraire des études et des analyses souvent de type universitaire. Toute la difficulté consiste à faire comprendre la dimension esthétique de la pensée que suppose l’essai littéraire. Non, l’essai littéraire n’est pas de la « philo molle », mais bien une œuvre d’art à part entière. Non, l’essai littéraire n’est pas un genre pour paresseux ou incompétents, incapables de se rendre jusqu’à la rigueur de l’analyse, mais bien une forme littéraire authentique qui mobilise les ressources imagières et linguistiques propres à la littérature pour exprimer de manière oblique une pensée qu’aucun concept ne saurait rendre avec justesse.

J’irais plus loin en disant que l’essai littéraire s’écrit contre toute forme de spécialisation ou d’expertise et qu’il constitue à ce titre le plus bel héritage de la Révolution tranquille, à tout le moins celui qui permet l’accès à la connaissance générale, touchant autant à l’art qu’à la société. La ligne du risque de Pierre Vadeboncœur a lancé à sa façon, au début des années soixante, une manière rigoureuse de parler avec vigueur et sans jargon qui a entraîné dans sa suite plusieurs générations d’écrivains ne se souciant aucunement de l’impossibilité de définir l’essai littéraire, mais sachant qu’on le reconnaît à son ton étrange, à la fois calme et incandescent. Le genre même de l’essai littéraire, si insaisissable soit-il, sous-entend malgré tout qu’il n’y a pas d’Être sans passage par des manières d’être, c’est-à-dire, tout bonnement, par des styles, chaque fois singuliers, qui tentent, grâce à l’instrument merveilleux de la prose, de donner sens à notre énigmatique présence.

C’est pour donner une visibilité nouvelle à ce genre si florissant au Québec et aussi pour encourager de nouvelles voix à le moduler que les cahiers littéraires Contre-jour lancent leur prix de l’essai littéraire, qui sera attribué sur une base bisannuelle par un jury indépendant. Le premier prix Contre- jour de l’essai littéraire sera donc attribué à l’automne 2018.

Étienne Beaulieu
pour le comité de rédaction